témoignages

    «Je suis chasseuse de squelettes»

    Photographe de métier, Carole a parcouru la Suisse durant trois ans. Elle a exhumé les reliques oubliées de ces martyrs qu’une Eglise triomphante revêtait des plus riches atours et d’extravagantes broderies. Une fabuleuse chasse au trésor que cette Romande a vécu comme une véritable aventure! 

    Publié le 
    4 Janvier 2019
     par 
    Ellen De Meester

    Ce projet fou a commencé presque par hasard. Photographe de métier, je devais participer à une exposition collective dont le thème était la mort. J’avais l’intention de réaliser des vanitas, forme de nature morte dont les protagonistes sont des crânes. J’en avais donc apporté plusieurs au studio. Oui, oui, de véritables crânes! Ils se dénichent facilement sur internet.

    En faisant quelques recherches, j’ai rapidement compris que les plus célèbres vanitas, réalisées par d’illustres peintres, ne me correspondaient absolument pas. En effet, chacune des œuvres que je contemplais pour trouver l’inspiration plaçait le crâne humain aux côtés de toiles d’araignée, de bouquins poussiéreux, de chandelles renversées… un univers austère qui n’est absolument pas ma tasse de thé! J’ai fini par nourrir une réflexion sur ma propre finitude.

    Lorsque je pense à l’allure qu’auront mes propres ossements après mon trépas, j’ai besoin d’imaginer quelque chose de beaucoup plus féminin. Je suis très garçon manqué, mais je possède également un côté très doux, très fleuri. J’ai donc reposé mes crânes et suis allée chercher des fleurs fraîches J’ai passé des semaines à disposer chaque pétale, jusqu’à ce que tout me semble parfait.

     

     
     
     
     

     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     

    Une publication partagée par Carole Bobby Alkabes (@carolealkabes) le

    Premier rendez-vous

    Après l’expo, je voulais absolument continuer à explorer cette thématique, mais l’inspiration manquait. Je devais en voir davantage. C’est alors qu’une amie m’a parlé de saint Pancrace, un squelette résidant à Wil, dans le canton de Saint-Gall. Sans la moindre hésitation, j’ai sauté dans ma voiture pour partir à sa rencontre. J’avais l’impression de vivre un film d’aventures. C’était fantastique. Il était là, debout, dans son armure argentée et rehaussée d’or, à me regarder.

    Je n’ai absolument pas eu peur. S’il était allongé à côté de moi durant la nuit, je pense que cela ne m’empêcherait même pas de dormir.

    J’ai toujours été intriguée par tout ce qui s’apparente à l’au-delà et j’avoue que je suis plutôt curieuse de voir ce qui se cache sous ma peau. Petite, lorsque je trouvais une dent de vache abandonnée sur le sol, je la ramenais à la maison, surexcitée, impatiente de montrer mon trésor à tout le monde.

     

     
     
     
     

     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     

    Une publication partagée par Carole Bobby Alkabes (@carolealkabes) le

     

    Sur les traces des gisants

    Saint Pancrace a été le premier d’une très longue série: après lui, j’ai visité plus de 250 sites, abbayes, couvents, églises, partout en Suisse. J’ai sillonné le pays durant trois ans, à la recherche d’autres ossements. Les squelettes qui m’intéressaient sont des gisants [des représentations funéraires de personnages couchés] de martyrs, ces premiers chrétiens ayant versé leur sang pour le Christ. Très souvent, ils sont couverts de pierreries, d’étoffes précieuses et de broderies, formant des trésors inestimables.

    Ce projet prenait d’ailleurs l’allure d’une chasse au trésor. N’ayant trouvé aucune liste complète au niveau national, il m’a fallu enquêter pour dénicher certains squelettes.

    J’ai interrogé les hommes d’Église, puisé dans des bouquins ou sur internet, sans cesse à l’affût des trajectoires des ossements et des zones réputées pour héberger de nombreux gisants. J’ai même fini par apprendre à lire les symboles recouvrant les reliquaires.

    Je visitais les sites qui me semblaient prometteurs, espérant y rencontrer un gisant, toujours au volant de ma voiture, avec mon GPS. J’avais imprimé une carte de la Suisse parsemée de petites croix. Parfois, j’étais accompagnée de ma fille ou de mon chien. C’était palpitant, je ne me lassais pas de cette aventure.

    Un jour, j’ai demandé à un curé d’ouvrir un des quatre autels qui se trouvaient dans son église. A l’intérieur, nous avons découvert deux bustes. Un homme et une femme, souriants, dont personne ne connaissait avec précision l’emplacement avant ce jour. J’ai bien cru que la mâchoire du curé allait se décrocher!

     

     
     
     
     

     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     

    Une publication partagée par Carole Bobby Alkabes (@carolealkabes) le

    Appelez-moi Indiana Bones!

    Au fur et à mesure que mes recherches et mes connaissances s’affinaient, j’ai décidé de rassembler toutes ces photographies dans un livre. Quoique mes proches se demandaient si j’allais un jour parvenir à boucler ce projet, rien ne m’arrêtait. Je ne cessais de leur annoncer que j’avais trouvé de nouveaux squelettes ou une nouvelle piste à suivre.

    Je n’ai jamais eu peur, pas à un seul moment. Lorsqu’on côtoie régulièrement des squelettes, je pense qu’on finit par apprivoiser la mort. A mes yeux, chaque crâne possède un visage et une expression totalement uniques.

    Lorsque je me trouvais dans des ossuaires, je ne pouvais m’empêcher de leur imaginer des scénarios de vie et constatais automatiquement que l’un m’aurait été plus sympathique que l’autre. Je pense que je possède une sensibilité particulière. Quand je les découvre, j’ai l’impression qu’un vrai contact se crée.

    Mon chouchou? C’est saint Modeste, qui se trouve à Russy, dans le canton de Fribourg. Il m’a beaucoup touchée, je pense qu’on aurait pu être amis. Il a été très bien entretenu, il est flamboyant!

    Apprivoser la mort

    Ce qui ne devait être qu’une recherche d’inspiration s’est transformé en une quête d’une autre vision de la mort, d’une façon de l’apprivoiser. Autrefois, le dialogue funéraire suisse était complètement différent et beaucoup plus terre à terre. Aujourd’hui, nous avons tendance à trouver cela macabre, effrayant, écœurant… mais à l’époque, les gens allaient prier devant les ossements de ces martyrs pour leur demander de les sauver d’une maladie ou d’une douleur accablante.

    De nos jours, le dialogue s’est effacé, le deuil se fait en solo et l’idée de la mort est gommée. Je trouve cela inexcusable qu’on n’en parle pas davantage et qu’on ne s’y prépare plus. Certains admettent ne pas comprendre pourquoi j’ai choisi de traiter ce sujet. Moi, je ne comprends pas pourquoi personne ne l’avait encore traité!

    Depuis que j’ai réalisé ce projet, ma soif d’aventure s’est un peu assouvie, mais j’ai encore énormément d’envies pour le futur. Je ne m’arrêterai pas là!

     

     
     
     
     

     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     

    Une publication partagée par Carole Bobby Alkabes (@carolealkabes) le

     

    A lire également
    Mal à l’aise dans son costume de banquier, Marcelo s’est recyclé dans l’organisation de voyages sur mesure
    O
    Son premier amour, avec qui elle venait de renouer, s’est transformé en harceleur. Marie a subi pendant des mois une véritable chasse à l'homme.
    O
    Comme son arrière-grand-père, son grand-père et son père, Nolwenn est devenue maçonne, un métier que la jeune femme assume et revendique.
    O
    Témoignages
    Après sept années passées comme ambulancière, Elodie a compris qu’elle devait se diriger vers la médiumnité et les soins énergétiques.
    O
    News loisirs
    Igloo, cabine de téléphérique, café kids friendly ou zéro déchet… 6 lieux cosy qui donnent envie d’y traîner nos guêtres, hors des pistes de ski.
    O
    foie gras gravlax benjamin breton fiskebar genève
    Cuisine
    Le chef du restaurant genevois Fiskebar nous propose une réinterprétation fraîche et savoureuse du traditionnel plat festif.
    O
    Cuisine
    Conseils et bons plans de gourmands pour relever le défi du menu de fêtes à la der!
    O